Premiers déboires

Pour tirer profit de son invention, Jouffroy d'Abbans projeta de fonder une compagnie de transport par voie fluviale ; avec de Follenay, les héritiers d'Auxiron et Vedel, se constitua une nouvelle société. De Follenay se mit à la recherche de commanditaireS qui exigèrent que la société obtienne du Roi un privilège d'exploitation. A cet effet, Jouffroy adressa une requête à Calonne, ministre des finances. Voici quelle fut la réponse du ministre qui avait consulté l'Académie des Sciences de Paris :

"Je vous renvoie, Monsieur, l'attestation du succès qu'a eu à Lyon la pompe à feu par laquelle vous vous proposez de suppléer aux chevaux pour la navigation des rivières ainsi que d'autres pièces que vous m'avez adressées jointes à votre requête, tendant à obtenir le privilège exclusif pensant un certain nombre d'années de l'usage des machines de ce genre. Il a paru que l'épreuve faite à Lyon ne remplissait pas les conditions requises ; mais si, au moyen de la pompe à feu, vous réussissez à faire remonter sur la Seine, l'espace de quelques lieues, un bateau chargé de trois cent milliers et que le succès de cette épreuve soit constaté à Paris, d'une manière authentique qui ne laisse aucun doute sur les avantages de vos procédés, vous pouvez compter qu'il vous sera accordé un privilège limité à quinze années, ainsi que vous l'a précédemment marqué Monsieur Joly de Fleury ".

VERSAILLES, 31 janvier 1784 - Signé : CALONNE.

portrait de l'inventeur C'était le verdict que l'Académie des Sciences de Paris avait suggéré. Après une séance orageuse, Messieurs de Borda, l'abbé Bossut, Cousin et Périer furent désignés pour faire un rapport sur le Pyroscaphe. Ils exigeaient une nouvelle épreuve à Paris, condition inacceptable pour Jouffroy qui n'avait pas les fonds nécessaires.

L'inventeur revint aux Abbans avec sa jeune femme, mais il n'y avait plus de place pour lui au manoir paternel occupé par la famille de son frère Balthazar. Mais Claude Dorothée n'était jamais à court de fantaisie et sans doute pour donner une leçon de modestie à son frère, il se construisit à côté de son moulin d'Orbège une habitation rustique semblable à une hutte de castors. Il la garnit de meubles, de tentures, de tableaux apportés du château. Hélas ! la maison des castors fut au bout de trois mois la proie des flammes. On dit que les gens du pays appelèrent ce lieu la Cude pour tourner en dérision l'idée originale du jeune noble, " cude " signifiant dans le parler comtois, un essai manqué. Il y a beaucoup de"Cude " en Franche-Comté, il faut plutôt penser que ce toponyme désigne l'emplacement d'un ancien canal de moulin.

Ces petits incidents domestiques n'empêchaient pas l'inventeur de poursuivre sa grande idée. De retour à son moulin, il se mit à construire un modèle réduit au vingt-cinquième de son pyroscaphe et l'envoya à Périer qui consentait à la reproduire en grand pour la somme de 100 000 livres, mais les associés se refusèrent à fournir de nouveaux capitaux. Jouffroy d'Abbans crut pouvoir les contraindre et l'affaire fut portée devant le baillage de Besançon. Le procès traîna en longueur et il n'était pas terminé lorsqu'éclata la Révolution qui bouleversa tous les projets.