Pourparlers entre inventeurs

La ville de Châlon s'est plu à honorer la mémoire de Jouffroy d'Abbans et des souvenirs assez précis sur l'inventeur y sont encore évoqués. On sait que durant les séjours passagers qu'il fit dans la ville de 1816 à 1818, il habitait la maison Gros située à l'angle de la place de l'Hôtel de ville et de la rue du Port-Villier et là, on montrait encore, il y a peu de temps, sur le pavé d'une des salles, une trace d'usure que le marquis aurait imprimée en faisant nerveusement les cent pas. Le 2 juillet 1896, une délibération du Conseil municipal donnait le nom de l'inventeur à une rue du quartier de Saint-Cosmes. La rue voisine portait le nom de Nicéphore Niepce. Aucun point commun entre l'invention du bateau à vapeur et celle de la photographie ; cependant les frères Niepce avaient découvert un principe moteur autre que la vapeur et ils cherchèrent à le faire adopter par Jouffroy d'Abbans. C'était le principe du moteur à combustion interne qui plus d'un siècle après le bateau à vapeur devait provoquer une révolution industrielle encore plus importante.

Gravure Des relations entre les Niepce et les Jouffroy ont été révélées par des lettres de Nicéphore à son frère Claude poursuivant à Paris ses recherches, correspondance publiée par le Progrès de Saône-et-Loire d'avril-mai 1933 sous la signature de Louis Gallas.

Claude Niepce était l'auteur d'un appareil appelé le "Pyréolophore" qui consistait en « un récipient de cuivre bien clos, au centre duquel on portait subitement la flamme très vive émanant des spores du lycopode . On trouvait la poudre du lycopode dans le commerce ; elle était utilisée en dermatologie comme le talc et aussi au théâtre pour simuler les éclairs. Dans un rapport sur le Pyréolophore lu à l'Académie des Sciences le 15 décembre 1806, Lazare Carnot concluait :

"Messieurs Niepce, par leur moyen et sans aucune intervention de l'eau en nature, sont parvenus à occasionner dans un espace déterminé, des commotions si fortes que les effets paraissent en être comparables à ceux de la machine à vapeur ou pompe à feu ordinaire".

A la suite de ce rapport, un brevet de l'invention leur fut accordé par décret impérial daté de Dresde le 20 juillet 1807. Claude Niepce se rendit à Paris en 1814 pour chercher à exploiter industriellement son invention. Il correspondait régulièrement avec Nicéphore resté à Saint-Loup-de-Varennes et ce sont les lettres de ce dernier qui nous fourniront tous les renseignements sur les pourparlers qu'ils engagèrent en vue d'une collaboration pour l'application de leur découverte à la navigation.

Les Jouffroy n'opposèrent pas une fin de non-recevoir brutale aux propositions des Niepce. Mais l'heure du moteur à explosion n'était pas encore venue ; seul le principe était découvert et de même qu'il s'était écoulé bien du temps entre la marmite de Papin et la machine à double effet de Watt, de même il faudra longtemps que le pyréolophore devienne le moteur à combustion interne.

La navigation à vapeur démarrait elle-même difficilement au milieu des conflits entre sociétés rivales et des embûches de toutes sortes que les anciennes compagnies de transport ne manquaient pas de provoquer. La société Andriel et Pojol acheta un bateau en Angleterre. Il remonta la Seine et arriva à Paris le 29 mars 1816. Nicéphore commente la nouvelle dans sa lettre du 1er avril 1816 : "Nous avons lu hier dans le journal des Débats des 28-29 mars, l'annonce de l'arrivée du bateau à vapeur "l'Elise" le 29, sur les deux heures de l'après-midi".

Plan Le rôle de Claude à Paris a été bien spécifié par son frère ; il s'agissait de trouver les moyens les plus propres à tirer tout le parti possible de leur invention : présenter le modèle au prince et même au Roi, vendre le brevet après l'avoir fait renouveler ou entrer dans une société où ils fourniraient pour action le moteur et son application.
Cependant Claude continuait à chercher des perfectionnements, à son pyréophore qui était loin d'être au point. Après avoir écarté la poudre de lycopode, il expérimenta avec de la poudre de charbon puis de l'huile de pétrole. Leur machine était en somme l'ancêtre très primitif du diesel. Ce ne sera qu'en 1897, que Diesel étant parvenu après beaucoup de perfectionnements successifs à l'utiliser en pratique, obtint le brevet de ce moteur à combustion interne et auto-allumage.

Un ami du jeune Niepce, la Chabeaussière, membre de la société royale d'encouragement trouva moyen de le mettre en rapport avec le marquis de Jouffroy d'Abbans, nous apprend une lettre du 3 juin 1816 où Nicéphore multiplie les conseils de prudence et recommande à son frère de prendre des informations exactes sur la moralité de "ce monsieur". Il termine en rappelant les conditions de l'association : "pour toute action, notre découverte avec les perfectionnements susceptibles... n'étant tenu à aucune avance de fonds, notre fortune se trouvera parfaitement à couvert".

Claude Niepce se renseigna en effet sur la moralité de Monsieur le marquis, car son frère lui répondit "ce que tu nous dis des moyens pécuniaires de ce Monsieur est bien satisfaisant et surtout fort engageant ; c'est là, le nerf de toutes les entreprises... et de ce côté, il faut en convenir, nous sommes assez mal pourvus".

Les lettres de Nicéphore reflètent toujours les mêmes préoccupations, retirer d'une collaboration éventuelle le maximum d'avantages sans bourse délier. Par ailleurs nous apprenons que les recherches de Claude ne font guère de progrès. Il semble que les deux frères s'illusionnent beaucoup sur la valeur de leur procédé.

Une lettre du 8 juillet 1816 nous apprend que Nicéphore a profité d'un séjour à Châlon pour visiter les chantiers de construction que Jouffroy d'Abbans avait installés dans cette ville : "Je quitte en ce moment le chantier de construction des nouveaux bateaux. J'ai eu l'honneur de voir Monsieur le marquis de Jouffroy, le père. Monsieur son fils qui était ici se trouve dans ce moment à Besançon et doit arriver après-demain. Monsieur le marquis de Jouffroy est très simple dans ses manières, très modeste et très honnête... Monsieur le comte de Jouffroy que tu as vu à Paris est venu dernièrement à Châlon ; il n'a fait que passer pour aller au Creuzot d'où il devait repartir de suite pour la capitale... Il y a sur le chantier quatre bateaux de transport en sapin de quarante pieds de long sur sept pieds de large destinés à aller à la file l'un de l'autre et faits de manière à s'emboîter pour offrir le moins de résistance au courant.

"M. de Jouffroy m'a dit que la pompe à feu qu'on construit au Creuzot pour la "Diligence" que tu as vue au Petit Bercy sera prête dans le courant de ce mois ; qu'elle aura 28 pouces de diamètre et fera l'effort de 20 chevaux, un cheval étant supposé faire un effort de 175 livres, ce qui est bon à savoir. Lorsque la pompe sera finie, ce Monsieur compte retourner à Paris pour voir lancer la nouvelle diligence. On travaillera ensuite à celle qui doit aller d'ici à Lyon et c'est encore au Creuzot que s'exécutera la pompe à feu qui servira à la mouvoir..."

En plus du pyréolophore, Claude Niepce avait conçu un appareil destiné à remplacer les roues à aubes. Nicéphore était persuadé, tant il avait confiance dans le génie de son frère que Jouffroy d'Abbans, reconnaissant les inconvénients des roues à aubes, adopterait volontiers le procédé de son frère. Jouffroy avait, en effet envisagé la suppression des roues latérales parce que, expliquait-il dans un mémoire joint à sa demande de certificat de perfectionnement, ces roues réduisent de moitié la largeur des bateaux du train, parce que, en outre, elles ne transmettent pas toute la quantité de mouvement qui pourrait résulter du moteur et enfin, dans la navigation maritime, elles ne sauraient résister à la tempête. Il avait imaginé de remplacer ces roues et le mécanisme intérieur qui les faisait mouvoir par une pompe hydraulique de compression. En résumé cela fonctionnait de la manière suivante : la machine à vapeur transmettait le mouvement à la pompe par le moyen d'un parallélogramme. L'aspiration de l'eau se produisait par des ouvertures placées dans le fond du bateau vers l'avant ; l'eau était refoulée à l'arrière de manière à produire une impulsion par réaction. Le tuyau d'issue rendu mobile permettait de gouverner le bateau. Le système proposé par Claude Niepce était tout autre et consistait en un "plan incliné" dont il est difficile de s'expliquer le fonctionnement d'après les lettres de son frère.

Enfin un accord provisoire fut conclus entre les deux parties, accord prévoyant un essai à faire en grand sur un bateau d'une certaine dimension, mais malheureusement ce traité provisoire n'a pas été signé et Nicéphore commence à s'inquiéter du peu d'empressement des Jouffroy.