Le chantier de Chalon-sur-Saône

Pendant ce temps, la construction des bateaux se poursuivait au chantier de Châlon-sur-Saône que Nicéphore allait de temps en temps visiter :

"J'ai vu hier, avec ma femme, le chantier de construction de Monsieur de Jouffroy. Les quatre bateaux de quarante pieds de long sont achevés et même calfatés. On travaille maintenant à une diligence qui m'a paru avoir au moins cent pieds de long et une largeur proportionnée. Elle est déjà assez avancée et ne diffère des quatre bateaux d'allège que par sa proue qui est un peu plus arrondie", lettre du 4 septembre 1816.

"On dit que ces Messieurs vont faire construire sur le Rhône trois diligences de cent quarante pieds de long et qu'ayant obtenu un privilège exclusif, la compagnie Pajol se trouve dépossédée". Lettre du 9 septembre 1816.

"Le bateau moteur que l'on construit ici est bien avancé : j'ai vu le cylindre à vapeur qui est arrivé du Creuzot depuis quelques jours. Messieurs de Jouffroy et Chaulnot qu'Isidore a vus aujourd'hui lui ont dit que d'après les nouvelles instructions qu'ils venaient de recevoir, le poids de tous les attirails qui entrent dans la composition de leur machine se trouverait réduit de moitié. Je ne conçois pas trop comment ça pourrait se faire sans renoncer au système des roues". Lettre du 10 novembre 1816.

« Isidore est allé hier à la ville pour retenir sa place depuis Lyon. Mais on a pas pu lui assurer pour lundi, jour qui est ordinairement fixé pour le départ des fourgons". Lettre du 11 décembre 1816.

Cette lettre nous apprend qu'un service de messageries fonctionnait déjà entre Lyon et Châlon. Un an après, le marquis lançait son beau bateau "le Persévérant" pour faire la diligence entre les deux villes ; cela fut annoncé par des affiches, des réclames dans la presse. Le confort des voyageurs était assuré, un cuisinier était même prévu. Les passagers furent nombreux, mais les frais d'exploitation dépassèrent de beaucoup les profits.

Enfin le bateau devant servir à l'épreuve de l'invention de Claude Niepce est en construction sur le chantier de Bercy. Nicéphore craint d'entrer pour quelque chose dans les frais. Il escompte bien que ce bateau construit par les Jouffroy, sans sa participation, devra servir en premier lieu à l'expérience des Niepce ; il est très déçu quand il apprend que les Jouffroy : "paraissent faire préalablement l'application de leur procédé à la "pénice" pour l'offrir ensuite à Madame la Duchesse d'Angoulême".

Gravure

Nicéphore a appris en quoi consistait le système imaginé par Jouffroy d'Abbans pour remplacer les roues à aubes ; il n'en a pas compris toute l'ingéniosité, mais reste transporté d'enthousiasme pour la découverte de son frère dont de Chardonnet lui a envoyé les plans et la description, et qu'il qualifie de "transcendante". Il est persuadé que les Jouffroy l'adopteraient volontiers. Quant à ses propres recherches sur l'inflammation en vase clos de l'huile de pétrole et de l'huile de térébenthine, elles en sont toujours au stade expérimental. Il avoue finalement : "Voilà bien du verbiage pour prouver que mon appareil est très défectueux, pour ne pas dire mauvais", lettre du 3 novembre 1816.

Il est probable que dés lors, les Jouffroy demandèrent aux frères Niepce une collaboration plus active et une participation aux efforts financiers. Mais ceux-ci faisaient la sourde oreille, si bien que les pourparlers cessèrent définitivement. Une lettre de Nicéphore du 26 mai 1817 enregistre avec soulagement sinon avec dépit cette rupture. Les frères Niepce retournèrent à leurs recherches sur les effets de la lumière qui les conduisirent à la découverte de la photographie. Quant aux Jouffroy, ils avaient fait des progrès de la navigation à vapeur une gloire de famille. Elle ne triomphait cependant pas encore, la place encombrante prise par le combustible la rendait peu rentable. Pendant longtemps les vapeurs gardèrent leur voiture ; la rapidité de ces navires mixtes était due plutôt au progrès de la technique de la voile qu'à ceux de la machine à vapeur.