La machine de Chaillot

En arrivant dans la capital, Claude Dorothée de Jouffroy d'Abbans se hâta de prendre contact avec les milieux scientifiques et industriels qui s'agitaient fort autour d'une nouvelle réalisation hydraulique : la machine de Chaillot. Tout Paris accourait pour voir fonctionner cet étonnant mécanisme installé sur la colline de Chaillot pour pomper l'eau de Seine, en vue de l'approvisionnement des Parisiens et qui a laissé son nom à l'actuelle rue de la Pompe.
Qu'était au juste cette "pompe à feu" comme on appelait alors ? Elle mettait en pratique une découverte faite par Denis Papin à la fin du siècle précédent. On sait qu'il avait, à l'aide de sa fameuse marmite, mis en évidence la force élastique de la vapeur d'eau. Il réussit en outre à faire mouvoir un piston dans un cylindre à l'aide de la vapeur : c'était l'embryon de la pompe imaginée par un anglais Savery et destinée à assécher les houillères de son pays. Cette machine fut perfectionnée par Newcomen en 1705 ; mais encore très rudimentaire elle fut améliorée par James Watt en 1770, de façon à diminuer des trois quarts la dépense en combustible tout en augmentant la force motrice.

plan de bateau

Les frères Périer, industriels parisiens, firent venir de Birmingham une de ces machines pour l'utiliser aux fins hydrauliques que nous avons dites. Mais ce n'était encore qu'une machine à " simple effet" ; car ce n'est qu'en 1776 que Watt imagina la machine à "double effet" avec un mouvement continu de rotation. Jouffroy d'Abbans fut autorisé à pénétrer dans les ateliers des frères Périer afin d'étudier le fonctionnement de la pompe à feu. Sa curiosité était d'autant plus grande qu'il pensait pouvoir utiliser une machine de ce genre pour mouvoir les navires, idée que d'autres savants partageaient avec lui. Dans le voisinage très proche du château d'Abbans, se trouvèrent précisément deux hommes de sciences qui ouvrirent la route au jeune chercheur : c'était Claude François Joseph d'Auxiron et Charles François Monnin de Follenay, tous deux nés à Besançon, l'un en 1731, l'autre en 1734, et tout deux anciens élèves de l'école d'artillerie de Metz où ils avaient étudié la mécanique et les sciences.

D'Auxiron, capitaine à la légion de Lorraine, avait une résidence à Quingey et Follenay, lieutenant colonel de la légion de Flandre, habitait Lombard, deux villages proches d'Abbans. D'Auxiron aimait à s'entretenir avec son camarade du projet qu'il formait d'utiliser la pompe à feu pousser les bateaux. Ainsi, dans un petit rayon de quatre à cinq kilomètres autour d'Abbans naquit ce souffle créateur qui révolutionna la navigation.

Monnin de Follenay encouragea d'Auxiron à établir les plans et devis de son invention et, grâce à de hautes relations, en 1772, il obtint de Berlin, ministre de Louis XV, une promesse de privilège exclusif de quinze ans pour faire remonter les bateaux sur les rivières au moyen de la pompe à feu, à condition, spécifiait la lettre du ministre datée de Paris le 22 mai 1772 : "que lorsque vous aurez mis en pratique cette méthode, elle soit trouvée par l'Académie des Sciences véritablement utile à la navigation".

De Follenay s'occupa aussitôt de réunir les fonds nécessaire pour réaliser les projets de son ami. Et l'on peut juger par l'acte de société du 23 mai 1772, que ces projets étaient des plus téméraires : d'Auxiron s'engage à livrer à ses associés, dans l'espace de trois mois, le plan figuratif et estimatif de la pompe à feu et à faire construire toutes les machines indispensables au commerce sur la Seine, le Rhône, la Loire, la Garonne, ainsi que les douze premiers bâtiments de mer ! Les associés s'obligent à faire face aux dépenses dans la proportion de leurs intérêts dans la société. Parmi les actionnaires, on remarquait le nom du Comte de Jouffroy d'Uxelles, chanoine au chapitre de Lyon, oncle de Jouffroy d'Abbans.

En décembre 1772, d'Auxiron commença la construction de son bateau à Paris près de l'île des Cygnes. Des compagnies puissantes avaient alors le monopole des transports par eau au moyen du halage, aussi employaient-elles tous les moyens pour lutter contre une concurrence éventuelle. D'Auxiron, craignant les embûches, faisait garder le chantier même la nuit. Les travaux se poursuivirent bien au-delà des délais prévus. Cependant, les épreuves allaient avoir lieu officiellement, lorsque, le 8 septembre 1774, le bateau fut submergé. D'après l'enquête, les ouvriers avant de quitter leur travail à la fin de la journée, laissèrent tomber au fond de la coque un contrepoids de 130 livres (pièces nécessaire au fonctionnement de la machine) ; une fissure en résulta entraînant une voie d'eau qui fit couler le bateau.

Dûe à la maladresse ou à la malveillance, cette catastrophe qui causait la ruine des actionnaires déchaîna leur fureur. L'un d'eux écrivit : "Je croyais notre directeur fou et très fou, mais si cet animal était au moins dans sa chaudière, je n'aurais aucun regret. J'aurais dû le faire mettre en Bicêtre". Les sociétaires furent pourtant tenus par une sentence de l'assemblée de l'Hôtel de Ville de Paris de verser 15000 livres pour réparer le bateau ; ayant déjà du en débourser tout autant pour payer les ouvriers, ils se retirèrent de la société.

Avec la ténacité que l'on reconnaît aux Franc-Comtois, d'Auxiron et de Follenay n'abandonnèrent pas pour autant leur entreprise. Le jeune Jouffroy d'Abbans, déjà connu des deux savants, par des relations de bon voisinage, entra en rapport avec eux lorsqu'il se rendit à Paris et dut les rencontrer souvent dans l'atelier des frères Périer autour de la fameuse machine de Chaillot. Les trois chercheurs furent invités à exposer leurs idées dans un colloque de savants où se trouvaient Périer et le marquis du Crest, frère de Mme de Genlis, auteur d'un ouvrage sur la mécanique et membre de l'Académie des Sciences. D'Auxiron développa ses conceptions à l'Académie des Sciences. Ses conceptions furent vivement critiquées par Périer. De son côté, Jouffroy d'Abbans se trouva en désaccord avec Périer et du Crest. La discussion porta surtout sur l'évaluation de la résistance à vaincre pour remonter des rivières : Jouffroy estimait que la puissante de propulsion devait être plus que triple en prenant le point d'appui dans l'eau, de ce qu'il aurait fallu qu'elle fût, si la prise était à terre. Il n'en démordit point et de ses deux contradicteurs se fit de redoutables ennemis.

détail d'un plan de bateau D'Auxiron approuvait les idées de Jouffroy d'Abbans et désirait vivement le voir réussir. Il ne cessa d'apporter à son jeune ami une aide matérielle et morale ; mais miné par la maladie, le travail acharné et l'échec de son expérience, il mourut en 1778 à l'âge de 47 ans. Dans une de ses dernières lettres, il écrivait à Jouffroy : "Courage mon ami, vous seul êtes dans le vrai".

Après le décès du chevalier d'Auxiron, ses héritiers et de Follenay proposèrent à Jouffroy d'Abbans de former une nouvelle société pour l'exploitation du privilège exclusif promis par le ministre Bertin. Le 9 juin 1781, on arrêta les statuts : l'entreprise sera représentée par 250 actions, dont 113 attribuées à Jouffroy d'Abbans. Ce dernier s'engagera à remplacer d'Aurixon pour accomplir les conditions proposées dans l'acte de société du 23 mai 1772. A cette époque, la situation économique en France n'était pas brillante et la gêne s'était installée dans beaucoup de familles naguère fortunées, il devint alors nécessaire de s'associer pour fonder de grandes entreprises. Follenay fut un des premiers à reconnaître les bienfaits de ce nouveau système financier. Il fut l'homme d'affaires habile et intègre, jamais découragé par l'échec, toujours en quête de nouveaux actionnaires.