La jeunesse de l'inventeur

Imaginons l'enfance de Claude Dorothée dans ce bourg peuplé de fermiers et d'artisans : comment l'empêcher de s'évader du château pour partager les amusements des petits paysans. Peu enclin à l'étude, mais passionné de vie active, aussi curieux des choses de la nature, bêtes et plantes, que de ce qui se passait à la forge, au moulin, dans l'atelier du menuisier, du charpentier ou du charron, il voulait tout voir et s'essayer à tout.

Allée du Château L'existence d'une mine de fer dont 2 galeries, l'une de 70 mètres, l'autre de 45 mètres de longueur existait encore à Abbans-Dessus à la fin du dix-huitième siècle, font supposer un artisanat assez industrieux. L'enfant adroit de ses mains, prenait plaisir à frapper sur l'enclume, pousser le rabot, manier tous les outils ; mais il aimait aussi réfléchir, toujours à se demander le pourquoi des faits, examinant attentivement les roues du moulin, les leviers, les treuils, les poulies, les pendules et toutes ces choses qui fonctionnent par elles-mêmes. On raconte qu'il démontait en cachette les horloges du château afin de percer le mystère de leur mécanisme. Il arrivait à remettre en place tous les rouages sans dommages pour la marche des heures. Le génie de la mécanique habitait déjà sa petite tête.

Chez les Dominicains de Quingey où son père le mit en pension pour commencer son instruction, il montra surtout des dispositions pour les mathématiques et les sciences expérimentales. Sa passion pour la mécanique ne pouvait lui être utile dans la carrière a laquelle ses parents le destinaient, la seule à leur avis digne d'un Jouffroy, la carrière des armes. Pour le préparer à ce métier de soldat, son père obtint pour lui office de page auprès de Marie-Josèphe de Saxe, dauphine de France, mère de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, alors respectivement comtes de Bourgogne, de Provence et d'Artois.

Entré à treize ans à la cour de Versailles, Claude Dorothée suivit l'école des pages où il acquit les premières notions d'instruction militaire ; mais c'étaient les cours de Trincano, maître de mathématiques, qui l'intéressaient le plus.

Le 20 décembre 1765, la mort du dauphin Louis endeuillait la cour. Sa dépouille fut transportée en grande pompes à la cathédrale de Sens où il avait désigné sa sépulture. Par un froid glacial, les pages porteurs de flambeaux en bas de soie et souliers à talons suivirent grelottant le cortège ; Plusieurs tombèrent en chemin. Claude Dorothée accomplit vaillamment ce devoir funèbre qui fut une dure épreuve pour ses quatorze ans. La dauphine rejoignit bientôt son époux dans la tombe en 1767 ; le jeune page fut alors rendu à sa famille.

De retour au foyer, Claude Dorothée, toujours passionné de technique, installa un atelier et une forge dans le donjon du château d'Abbans. Ce ne fut que pour un an, car son père s'empressa de lui trouver une affectation, dans un régiment d'infanterie ; il était de bon ton de servir dans cette arme lorsqu'on était noble. Cependant, le jeune homme eut préféré l'artillerie ou le génie où le poussaient ses dons de mécanicien.

Façade sud Mais pour son malheur, il fut versé dans un régiment de parade où le guettaient les intrigues de cour. En 1771, il reçut son brevet de sous-lieutenant au régiment de Bourbon Infanterie dont le colonel, le Comte d'Artois, était très séduisant : de tournure élégante, grand blond, les yeux noirs et un air rêveur qui plaisait aux dames. Une jeune personne de la cour, fille d'un duc, remarqua sa distinction, au grand dépit du Comte d'Artois qui s'était épris de cette beauté. La rivalité entre les deux officiers s'envenima et menaçait de se terminer par un drame. On eut alors recours à la lettre de cachet pour mettre à la raison le jeune lieutenant qui refusait de s'effacer devant son supérieur. Il fut aisé de lui reprocher quelque manquement de service pour masquer le véritable motif de sa disgrâce. Envoyé aux îles de Lérins, il promit de s'évader et subit tout d'abord un régime sévère. Mais le gouverneur de l'île Ste-Marguerite ne le laissa pas longtemps au cachot : il lui affecta une cellule ayant vue sur la rade où évoluaient les grands bâtiments de la marine royale . Et c'est à ce spectacle que naquit en lui l'idée d'une machine qui pourrait remplacer les bras des rameurs, et pourquoi pas les voiles mêmes.

Il n'était pas le premier à avoir eu cette pensée. En 1753, l'Académie des Sciences avait mis au concours le sujet "Des moyens de suppléer à l'action du vent pour la marche des vaisseaux". Le physicien Bernoulli fut lauréat ; il passa en revue dans son mémoire tous les moyens mécaniques connus. Il rejetait néanmoins la vapeur comme ne pouvant être appliquée à la navigation. Cependant, certains rapports préconisaient déjà la force de la vapeur pour mouvoir les bateaux, il était aussi question comme principe moteur de la force explosive de la poudre à canon.

Le prisonnier se mit à étudier tous ses problèmes de mécanique et de sciences à l'ordre du jour, il dévorait les livres que le gouverneur lui procurait. Mais tout ce qui se rapportait à la navigation le préoccupait par dessus tout.

Tout en continuant à figurer sur les rôles de son régiment, preuve que son incarcération avait été arbitraire, il resta deux ans au fort Ste-Marguerite jusqu'en 1773. On fêta sans doute son retour au château d'Abbans, comme celui de l'enfant prodigue. Son père toujours peu compréhensif à son égard, ne fit cependant pas obstacle à son désir de se rendre à Paris afin de donner suite au projet qu'il avait conçu dans sa prison.